La femme au manteau de loutre était un logorallye normalement très court fait avec 5 titres de romans récents… mais, il a fallu que j'ai l'envie de continuer cette histoire.
Tout ce que nous connaissions de la Terre avait disparu. Je m’apprêtais à écrire un essai pour relater ce désastre.
Je tenais déjà le titre, « Chronique d’un royaume perdu ». Mon bureau était dehors, loin du campement de fortune, installé dans une friche agricole, sur une terre meurtrie par la Grande Catastrophe. Le sol était aride, le paysage déserté, et les traces de la nature n’étaient plus que les vestiges d’un monde autrefois vivant.
J’avais déjà grisé quelques pages avant que la femme au manteau de loutre se place devant mon bureau. Je ne voyais plus rien. Elle cachait mon soleil.
- Vous écrivez me dit-elle ? voilà une bien saine occupation. Qu’écrivez-vous ?
- Un essai, je pourrais, Madame, si toutefois vous vous écartiez de mon soleil.
- Pardon Monsieur, je cherchais juste un peu de compagnie, elle est si rare aujourd’hui. Les gens sont devenus infréquentables. Ceux d’ici, dit-elle, vivent dans un tel dénuement que la solitude des professeurs est infinie et ceux qui nous frappent nous rendent la misère plus dure à vivre encore.
- Et vous, Monsieur, qui êtes-vous ?
- L’histoire est très longue, êtes-vous prête à l’entendre ?
- J’ai tout mon temps, ma mort sera moins lente en votre compagnie.
« Je suis Jaenada, celui qu’on appelait l’inconnu du quai de Javel, J’avais mené, il y a quelques décennies déjà, une enquête avec le GIEC, concernant la disparition proche et très probable de la vie sur Terre. Cette enquête, je la reprends, j’essaie de comprendre ce qui s’est réellement passé. Car ce qui reste des archives aujourd’hui est très fragmentaire et les témoignages de ceux qui sont encore vivants bien contradictoires. Personne n’est vraiment d’accord sur les raisons précises de la Grande Catastrophe. Après avoir écouté bien des scientifiques et réuni leurs notes, je me suis fait une petite idée de la façon qui nous a conduit à notre chute. Ce serait une erreur de croire que la Grande Catastrophe est survenue brutalement. Elle s’est immiscée insidieusement dans notre quotidien, presque avec politesse, sans fracas ni annonce officielle.
Au début, personne ne l’appelait encore une catastrophe.
Il y eut d’abord les étés. Ils devinrent plus longs, plus secs, puis franchement insupportables. On s’en plaignait comme on s’était toujours plaint de la météo. Les journaux parlaient de records de température, les scientifiques de tendances inquiétantes et les politiques de mesures à prendre. On promettait des plans, on créait des commissions, on organisait des conférences. Puis chacun rentrait chez soi.
Après les étés vinrent les sécheresses.
Les rivières diminuèrent, les nappes phréatiques ne se remplirent plus suffisamment et les agriculteurs commencèrent à abandonner certaines terres. Dans les villes, on limita l’arrosage des jardins, puis le remplissage des piscines, puis le lavage des voitures. On trouvait ces restrictions pénibles. Personne n’imaginait encore qu'un jour, boire à sa soif deviendrait un privilège.
Puis vinrent les récoltes.
Une année mauvaise pouvait être supportée. Deux années devenaient inquiétantes. Mais lorsque les mauvaises récoltes se succédèrent sur plusieurs continents, les prix commencèrent à monter. Les pays producteurs conservèrent leurs réserves pour leur propre population. Les autres cherchèrent ailleurs ce qu'ils ne pouvaient plus produire chez eux.
Alors les frontières commencèrent à se fermer.
Ce ne fut pas encore la guerre. Pas vraiment. Seulement des contrôles plus stricts, des files d'attente plus longues, des camps provisoires et des discours de plus en plus méfiants. Des millions de personnes quittèrent les régions où l'eau et les récoltes manquaient.
Nous avions encore des téléphones, des voitures, des supermarchés et des avions. Nous avions même des vacances.
C'est peut-être cela qui nous a perdus.
Nous continuions à vivre comme avant alors que le monde qui nous permettait de vivre ainsi avait déjà commencé à disparaître.
Puis les réseaux électriques commencèrent brûler.
Les vagues de chaleur exigeaient toujours davantage de climatisation tandis que les centrales et les infrastructures vieillissaient. Les pannes se multiplièrent. D'abord quelques heures, puis quelques jours. Les transports furent perturbés. Les chaînes d'approvisionnement ralentirent. Certaines régions furent régulièrement privées de médicaments, de carburant ou de nourriture.
À partir de ce moment-là, tout alla beaucoup plus vite.
Les gouvernements avaient encore des lois, des armées, des ministères et de beaux discours martiaux. Certains dirigeant de la planète avaient très vite compris qu’il fallait rapidement s’emparer des territoires restants et de leurs richesses encore exploitables.
Les conflits se multiplièrent, pour les terres encore cultivables. Et pour les dernières ressources alimentaires.
C’est ainsi que quatre empires se formèrent : L’Amérique, la Russie, la Chine et l’Israël. L'Europe n'existait déjà plus faute de n'avoir pu prendre des décisions fermes entre membres de l'Union. Chacun refermait ses frontières.
Et pendant que les empereurs se disputaient les dernières ressources disponibles, la nature, elle, poursuivait son propre effondrement.
Les insectes avaient presque disparu de certaines régions. Les oiseaux se faisaient donc de plus en plus rares. Les forêts brûlaient ou dépérissaient. Les sols perdaient leur fertilité. Des espèces entières s'éteignirent dans l'indifférence la plus totale.
Nous avions longtemps imaginé que la disparition de la nature serait spectaculaire.
Elle ne le fut pas.
Elle se fit dans le silence.
Un matin, il y eut moins d'oiseaux. Une année, moins d'abeilles. Puis, moins d'arbres. Puis moins d'eau.
Et un jour, nous avons compris que nous étions devenus les habitants d'un monde qui ne pouvait plus nous nourrir.
C'est à cette époque que les premiers rapports commencèrent à employer des mots que personne ne voulait entendre : effondrement, irréversibilité, extinction.
Le rapport que j'avais contribué à établir avec le GIEC appartenait à cette période.
Nous avions calculé, comparé, modélisé. Nous avions rempli des centaines de pages de chiffres et de graphiques pour démontrer ce qui, rétrospectivement, paraissait pourtant très simple : nous étions en train de détruire les conditions mêmes qui nous permettaient d'exister.
Nous avions remis notre synthèse à tous les gouvernements de la planète.
Ils l'avaient lue.
Certains avaient même souligné des passages avec leur Stabilo jaune.
Puis ils étaient passés à autre chose.
L'économie devait continuer et,
Elle continua.
Jusqu'au jour où elle ne put plus. »
Telle fut ma découverte et le sujet de ma thèse à venir.
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